dimarts, 21 d’abril de 2015

Ciència i religió



Renoir 1892


El formidable diàleg entre el doctor Pascal i la seva neboda Clotilde a Le Docteur Pascal (1893) d'Émile Zola:


— Enfin, tu ne peux coucher dehors… Réponds-moi au moins. Qu’est-ce que tu fais là ?
— Je regarde.
Et, de ses grands yeux immobiles, élargis et fixes, ses regards semblaient monter plus haut, parmi les étoiles. Elle était toute dans l’infini pur de ce ciel d’été, au milieu des astres.
— Ah ! maître, reprit-elle, d’une voix lente et égale, ininterrompue, comme cela est étroit et borné, tout ce que tu sais, à côté de ce qu’il y a sûrement là-haut… Oui, si je ne t’ai pas répondu, c’était que je pensais à toi et que j’avais une grosse peine… Il ne faut pas me croire méchante.
Un tel frisson de tendresse avait passé dans sa voix, qu’il en fut profondément ému. Il s’allongea à son côté, également sur le dos. Leurs coudes se touchaient. Ils causèrent.
— Je crains bien, chérie, que tes chagrins ne soient pas raisonnables… Tu penses à moi et tu as de la peine. Pourquoi donc ?
— Oh ! pour des choses que j’aurais de la peine à t’expliquer. Je ne suis pas une savante. Cependant, tu m’as appris beaucoup, et j’ai moi-même appris davantage, en vivant avec toi. D’ailleurs, ce sont des choses que je sens… Peut-être que j’essayerai de te le dire, puisque nous sommes là, si seuls, et qu’il fait si beau !
Son cœur plein débordait, après des heures de réflexion, dans la paix confidentielle de l’admirable nuit. Lui, ne parla pas, ayant peur de l’inquiéter.
— Quand j’étais petite et que je t’entendais parler de la science, il me semblait que tu parlais du bon Dieu, tellement tu brûlais d’espérance et de foi. Rien ne te paraissait plus impossible. Avec la science, on allait pénétrer le secret du monde et réaliser le parfait bonheur de l’humanité… Selon toi, c’était à pas de géant qu’on marchait. Chaque jour amenait sa découverte, sa certitude. Encore dix ans, encore cinquante ans, encore cent ans peut-être, et le ciel serait ouvert, nous verrions face à face la vérité… Eh bien ! les années marchent, et rien ne s’ouvre, et la vérité recule.
— Tu es une impatiente, répondit-il simplement. Si dix siècles sont nécessaires, il faudra bien les attendre.
— C’est vrai, je ne puis pas attendre. J’ai besoin de savoir, j’ai besoin d’être heureuse tout de suite. Et tout savoir d’un coup, et être heureuse absolument, définitivement !… Oh ! vois-tu, c’est de cela que je souffre, ne pas monter d’un bond à la connaissance complète, ne pouvoir me reposer dans la félicité entière, dégagée de scrupules et de doutes. Est-ce que c’est vivre que d’avancer dans les ténèbres à pas si ralentis, que de ne pouvoir goûter une heure de calme, sans trembler à l’idée de l’angoisse prochaine ? Non, non ! toute la connaissance et tout le bonheur en un jour ! … ta science nous les a promis, et si elle ne nous les donne pas, elle fait faillite.
Alors, il commença lui-même à se passionner.
— Mais c’est fou, petite fille, ce que tu dis là ! La science n’est pas la révélation. Elle marche de son train humain, sa gloire est dans son effort même… Et puis, ce n’est pas vrai, la science n’a pas promis le bonheur.
Vivement, elle l’interrompit.
— Comment, pas vrai ! Ouvre donc tes livres, là-haut. Tu sais bien que je les ai lus. Ils en débordent, de promesses. À les lire, il semble qu’on marche à la conquête de la terre et du ciel. Ils démolissent tout et ils font le serment de tout remplacer ; et cela par la raison pure, avec solidité et sagesse… Sans doute, je suis comme les enfants. Quand on m’a promis quelque chose, je veux qu’on me le donne. Mon imagination travaille, il faut que l’objet soit très beau, pour me contenter… Mais c’était si simple, de ne rien me promettre ! Et surtout, à cette heure, devant mon désir exaspéré et douloureux, il serait mal de me dire qu’on ne m’a rien promis.
Il eut un nouveau geste de protestation, dans la grande nuit sereine.
— En tout cas, continua-t-elle, la science a fait table rase, la terre est nue, le ciel est vide, et qu’est-ce que tu veux que je devienne, même si tu innocentes la science des espoirs que j’ai conçus ?… Je ne puis pourtant pas vivre sans certitude et sans bonheur. Sur quel terrain solide vais-je bâtir ma maison, du moment qu’on a démoli le vieux monde et qu’on se presse si peu de construire le nouveau ? Toute la cité antique a craqué, dans cette catastrophe de l’examen et de l’analyse ; et il n’en reste rien qu’une population affolée battant les ruines, ne sachant sur quelle pierre poser sa tête, campant sous l’orage, exigeant le refuge solide et définitif, où elle pourra recommencer la vie… Il ne faut donc pas s’étonner de notre découragement ni de notre impatience. Nous ne pouvons plus attendre. Puisque la science, trop lente, fait faillite, nous préférons nous rejeter en arrière, oui ! dans les croyances d’autrefois, qui, pendant des siècles, ont suffi au bonheur du monde.
— Ah ! c’est bien cela, cria-t-il, nous en sommes bien à ce tournant de la fin du siècle, dans la fatigue, dans l’énervement de l’effroyable masse de connaissances qu’il a remuées… Et c’est l’éternel besoin de mensonge, l’éternel besoin d’illusion qui travaille l’humanité et la ramène en arrière, au charme berceur de l’inconnu… Puisqu’on ne saura jamais tout, à quoi bon savoir davantage ? Du moment que la vérité conquise ne donne pas le bonheur immédiat et certain, pourquoi ne pas se contenter de l’ignorance, cette couche obscure où l’humanité a dormi pesamment son premier âge ?… Oui ! c’est le retour offensif du mystère, c’est la réaction à cent ans d’enquête expérimentale. Et cela devait être, il faut s’attendre à des désertions, quand on ne peut contenter tous les besoins à la fois. Mais il n’y a là qu’une halte, la marche en avant continuera, hors de notre vue, dans l’infini de l’espace.
Un instant, ils se turent, sans un mouvement, les regards perdus parmi les milliards de mondes, qui luisaient au ciel sombre. Une étoile filante traversa d’un trait de flamme la constellation de Cassiopée. Et l’univers illuminé, là-haut, tournait lentement sur son axe, dans une splendeur sacrée, tandis que, de la terre ténébreuse, autour d’eux, ne s’élevait qu’un petit souffle, une haleine douce et chaude de femme endormie.
— Dis-moi, demanda-t-il de son ton bonhomme, c’est ton capucin qui t’a mis ce soir la tête à l’envers ?
Elle répondit franchement :
— Oui, il dit en chaire des choses qui me bouleversent, il parle contre tout ce que tu m’as appris, et c’est comme si cette science que je te dois, changée en poison, me détruisait… Mon Dieu ! que vais-je devenir ?
— Ma pauvre enfant !… Mais c’est terrible de te dévorer ainsi ! Et, pourtant, je suis encore assez tranquille sur ton compte, car tu es une équilibrée, toi, tu as une bonne petite caboche ronde, nette et solide, comme je te l’ai répété souvent. Tu te calmeras… Mais quel ravage dans les cervelles, si toi, bien portante, tu es troublée ! N’as-tu donc pas la foi ?
Elle se taisait, elle soupira, tandis qu’il ajoutait :
— Certes, au simple point de vue du bonheur, la foi est un solide bâton de voyage, et la marche devient aisée et paisible, quand on a la chance de la posséder.
— Eh ! je ne sais plus ! dit-elle. Il est des jours où je crois, il en est d’autres où je suis avec toi et avec tes livres. C’est toi qui m’as bouleversée, c’est par toi que je souffre. Et toute ma souffrance est là peut-être, dans ma révolte contre toi que j’aime… Non, non ! ne me dis rien, ne me dis pas que je me calmerai. Cela m’irriterait davantage en ce moment… Tu nies le surnaturel. Le mystère, n’est-ce pas ? ce n’est que l’inexpliqué. Même, tu concèdes qu’on ne saura jamais tout ; et, dès lors, l’unique intérêt à vivre est la conquête sans fin sur l’inconnu, l’éternel effort pour savoir davantage… Ah ! j’en sais trop déjà pour croire, tu m’as déjà trop conquise, et il y a des heures où il me semble que je vais en mourir.
Il lui avait pris la main, parmi l’herbe tiède, il la serrait violemment.
— Mais c’est la vie qui te fait peur, petite fille !… Et comme tu as raison de dire que l’unique bonheur est l’effort continu ! car, désormais, le repos dans l’ignorance est impossible. Aucune halte n’est à espérer, aucune tranquillité dans l’aveuglement volontaire. Il faut marcher, marcher quand même, avec la vie qui marche toujours. Tout ce qu’on propose, les retours en arrière, les religions mortes, les religions replâtrées, aménagées selon les besoins nouveaux, sont un leurre… Connais donc la vie, aime-la, vis-la telle qu’elle doit être vécue : il n’y a pas d’autre sagesse.
D’une secousse irritée, elle avait dégagé sa main. Et sa voix exprima un dégoût frémissant.
— La vie est abominable, comment veux-tu que je la vive paisible et heureuse ?… C’est une clarté terrible que ta science jette sur le monde, ton analyse descend dans toutes nos plaies humaines, pour en étaler l’horreur. Tu dis tout, tu parles crûment, tu ne nous laisses que la nausée des êtres et des choses, sans aucune consolation possible.
Il l’interrompit d’un cri de conviction ardente.
— Tout dire, ah ! oui, pour tout connaître et tout guérir !
La colère la soulevait, elle se mit sur son séant.
— Si encore l’égalité et la justice existaient dans ta nature. Mais tu le reconnais toi-même, la vie est au plus fort, le faible périt fatalement, parce qu’il est faible. Il n’y a pas deux êtres égaux, ni en santé, ni en beauté, ni en intelligence : c’est au petit bonheur de la rencontre, au hasard du choix… Et tout croule, dès que la grande et sainte justice n’est plus !
— C’est vrai, dit-il à demi-voix, comme à lui-même, l’égalité n’existe pas. Une société qu’on baserait sur elle, ne pourrait vivre. Pendant des siècles, on a cru remédier au mal par la charité. Mais le monde a craqué ; et, aujourd’hui, on propose la justice… La nature est-elle juste ? Je la crois plutôt logique. La logique est peut-être une justice naturelle et supérieure, allant droit à la somme du travail commun, au grand labeur final.
— Alors, n’est-ce pas ? cria-t-elle, la justice qui écrase l’individu pour le bonheur de la race, qui détruit l’espèce affaiblie pour l’engraissement de l’espèce triomphante… Non, non ! c’est le crime ! Il n’y a qu’ordure et que meurtre. Ce soir, à l’église, il avait raison : la terre est gâtée, la science n’en étale que la pourriture, c’est en haut qu’il faut nous réfugier tous… Oh ! maître, je t’en supplie, laisse-moi me sauver, laisse-moi te sauver toi-même !